Vous vous souvenez peut être de ce billet qui date maintenant (semaine de l'allaitement 2006... suite à un  article consternant paru dans Libé). Eh bien le président de la COFAM a répondu par une lettre ouverte en janvier dernier. J'ai jugé bon de la diffuser en cette semaine de l'allaitement qui s'achève... Bonne lecture et merci à Marc Pilliot!


Communiqué de la CoFAM

A la fin de la Semaine Mondiale de l’Allaitement Maternel en octobre, et à l’initiative de mères, a été organisé une « Grande tétée » en public, rassemblement de femmes allaitantes dans plusieurs grandes
villes de France. Tous les médias en ont fait un écho positif et ému, sauf Mme Arrighi qui a écrit, dans le journal « Libération », des propos ironiques sur cet évènement. Cet article a provoqué un vif débat entre
les lectrices et le journal. Puis, fin novembre et toujours dans « Libération », Mme Rotman a élargi la discussion avec ce « sacro-sein allaitement » qui culpabilise certaines mères.
En tant que président de la CoFAM, le Dr Marc Pilliot a souhaité réagir pour sortir le débat des passions irrationnelles et pour le tirer vers plus de sérénité et de tolérance. Vous trouverez ci-joint la lettre ouverte qu’il a adressée aux journalistes et à la rédaction du journal. Certes, elle est longue, mais il s’agit d’un sujet trop vaste pour être traité en quelques lignes.
Avec nos salutations distinguées,

Le Comité d’Administration de la CoFAM
Janvier 2007
* CoFAM : Coordination Française pour l’Allaitement Maternel 1
** Label décerné par l’OMS et l’UNICEF


L’allaitement maternel est beaucoup plus qu’une simple histoire de sein ou qu’un sujet de nutrition

Lettre ouverte à « Libération »
Dr Marc PILLIOT, Président de la CoFAM *
Clinique Saint Jean de Roubaix, Label international « Ami des Bébés »**

Le 23 octobre dernier, vous avez publié un article ironique, voire sarcastique, sur « la Grande Tétée » (1), rassemblement de mères allaitantes en public, dans plusieurs villes de France, à l’occasion de la Semaine Mondiale de l’Allaitement Maternel (SMAM). Ce reportage a provoqué de vives réactions de la part de mères
« choquées », « déçues », « atterrées » par les propos de votre journaliste. Toutes ces réactions reflétaient bien le « ras-le-bol » de toutes ces femmes qui sont raillées, stigmatisées, blessées parce qu’elles allaitent plusieurs mois. En France, contrairement aux autres pays d’Europe, pour allaiter plus de 3-4 mois, il faut devenir une véritable « pionnière ». Comme pour faire le contrepoint, vous avez publié le 30 novembre un article sur « le sacro-sein allaitement » (2), pour témoigner sur ces mères qui subissent des pressions sociales ou médicales pour continuer d’allaiter alors qu’elles sont en difficulté avec leur allaitement.
Enfin, le 26 décembre dernier, vous avez publié « Réapprendre l’allaitement » (3), réactions de deux médecins épidémiologistes qui apportent un regard scientifique sur ce sujet. Vous avez ouvert là un débat essentiel qui pourrait permettre enfin de parler du corps des femmes, de nos croyances personnelles face aux certitudes scientifiques, des enjeux de Santé Publique, de la liberté du choix individuel, de la puissance de la publicité, de la perte de nos repères avec les jeunes nourrissons…

Pauvres mères, qui culpabilisent quand elles n’allaitent pas !
Pauvres mères, qui culpabilisent quand elles veulent allaiter et qu’elles n’y arrivent
pas (le plus souvent à cause des conseils inadaptés donnés par les professionnels) !
Pauvres mères, qui culpabilisent quand elles allaitent longtemps !
Pauvres pères, que la perte des repères machistes et simples d’autrefois oblige, en
tâtonnant, à réinventer leur rôle et à oser être « paternant » !
Pauvres soignants, qui sont souvent perdus dans cet imbroglio d’idées personnelles et
de connaissances scientifiques mal digérées !
Pauvre Société, qui est toujours dans la Mesure, la Normalité, la Performance !
Il n’a jamais été écrit nulle part qu’il était simple d’être parent, et cessons de faire croire qu’il existe des parents parfaits.


En tant que Président de la CoFAM, je souhaite alimenter ce débat qui a malheureusement commencé de façon passionnelle. Nous sommes dans une culture de non-allaitement depuis des siècles et cela nous vaut une des dernières places en Europe. Il est temps de sortir des stigmates, des diktats, des sarcasmes, de l’irrationnel. 

Pour commencer, corrigeons les erreurs trouvées dans votre article « La Grande Tétée » (1) :
Ce rassemblement s’est organisé à l’initiative de mères, sans le « soutien actif » de la CoFAM. Celle-ci a seulement transmis l’information, comme elle le fait pour toute action réalisée dans le cadre de la SMAM.

Ce n’est pas seulement La Leche League qui préconise d’allaiter au moins jusqu’à deux ans, mais bien l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et toutes les Sociétés savantes de Pédiatrie (française et étrangères):
« allaitement exclusif jusqu’à six mois, puis avec une alimentation diversifiée jusqu’à deux ans ou plus ». Cette recommandation scientifique est réfléchie et directement issue de la connaissance des bénéfices santé pour le bébé et sa mère.
Eh oui ! Comme vous l’écrivez, « on ne compte plus les articles qui vantent les bienfaits de l’allaitement ». Et pourquoi devrions-nous ne pas le faire, après des décennies de mutisme sur le sujet ? Les fabricants de lait artificiel ne se gênent pas pour vanter leurs produits qui sont pourtant beaucoup moins performants. Rappelons que la poudre de lait provient du lait de vache modifié ou de protéines de soja et qu’elle n’est pas stérile. Alors oui, les bénéfices santé sont nombreux (4,5) : le souligner, ce n’est pas culpabiliser les mères, c’est juste dire les choses comme elles sont et faire de l’information.

Le lait maternel est un produit biologique, vivant, évolutif qui véhicule des nutriments adaptés, mais aussi qui possède de nombreuses propriétés biologiques (cellules diverses, enzymes, facteurs de croissance, hormones,
etc…). La croissance en poids et en taille de l’enfant au sein est spécifique et identique quelles que soient les variations génétiques et l’origine ethnique.

L’allaitement diminue l’incidence et la gravité de nombreuses maladies infectieuses, virales et bactériennes, y compris dans les pays industrialisés. La protection est d’autant meilleure que l’allaitement est exclusif et prolongé.

L’allaitement maternel a aussi un effet protecteur sur le risque d’obésité chez l’enfant et l’adolescent, sur le risque de malocclusion dentaire, sur la pression artérielle et la cholestérolémie de l’adulte. Pour la prévention de l’allergie, les études sont contradictoires. Pour le développement cognitif, des études avec
correction des biais éventuels montrent un bénéfice d’environ 3 points de quotient intellectuel (6,7) : cela reste bien sûr très modeste sur le plan individuel, mais c’est très intéressant à l’échelle d’une population.

Pour la mère, les bénéfices de l’allaitement sont notables : diminution des infections post-partum, perte de poids plus rapide, protection contre les cancers du sein et de l’ovaire, prévention de l’ostéoporose.

Enfin l’ocytocine, régulièrement larguée dans le cerveau maternel lors de l’allaitement, joue un rôle dans la modulation des comportements de la mère avec diminution de l’anxiété, du stress et de la réactivité aux émotions négatives. Cela renforcerait ainsi un climat émotionnel favorable à la mise en place de la relation mère-enfant (8,9).

Mais, en fait, la notion de tous ces bénéfices de l’allaitement n’est pas fondamentale pour le choix d’une mère. Ce n’est pas sur ces arguments-là que l’allaitement sera vraiment choisi et ce n’est pas cela qui permettra de faire un allaitement prolongé. Nous développerons ce point plus loin. Par contre, ces arguments sont fondamentaux :

1. Pour les professionnels de santé, afin qu’ils soient convaincus que l’allaitement est bénéfique pour l’enfant et sa mère, comme ils sont assurés que le tabac est délétère et que l’alcool est dangereux pour un foetus. Etant convaincus, ils seront plus enclins à faire le nécessaire pour se former et pour mieux informer les parents. Pauvres soignants qui réalisent que l’allaitement est bénéfique, mais qui n’ont pas la formation pour en parler objectivement aux parents ! Les exemples et les témoignages que vous citez montrent l’incompétence des professionnels qui entouraient ces femmes.

2. Pour les instances de Sécurité Sociale et pour celles de Médecine du Travail, pour les convaincre de tout faire pour aider une mère qui allaite. Arrêtons d’ennuyer les médecins qui choisissent de faire un prolongement de congé de maternité pour faciliter la poursuite de l’allaitement.

3. Pour les Pouvoirs publics enfin, car l’allaitement est un véritable enjeu de Santé Publique, du même ordre que la prévention de l’obésité, du tabagisme ou de l’alcoolisme. A titre d’exemple, il serait préférable de prolonger le congé maternité pour éviter d’exposer des nourrissons de deux mois et demi dans des crèches où ils risquent d’attraper une bronchiolite, toujours grave à cet âge-là. Par ailleurs, cette mesure profiterait aussi aux bébés nourris au biberon. Dans la même optique économique, les Pouvoirs publics devraient savoir que le nonallaitement est source d’appauvrissement pour les familles : des études montrent que cela entraîne une dépense familiale d’environ 1800 euros et une dépense nationale de santé de l’ordre de 150 millions d’euros par an (10,11) ; des études nord-américaines retrouvent le même impact financier (12).

Le soutien de l’allaitement par les Pouvoirs publics, avec la publication de documents dans le cadre du PNNS (Programme National Nutrition Santé), est nécessaire et très utile, mais il faudrait plus que de simples intentions.
La formation initiale des professionnels est pratiquement inexistante (une heure de cours pendant les études médicales) alors qu’elle devrait être obligatoire, comme il est imposé, pour devenir médecin, sage-femme ou puéricultrice, de connaître certains gestes de soins et d’avoir des notions élémentaires sur la nutrition, les vaccinations, la prévention de certaines pathologies, etc… Cette formation devrait être fondée sur des données scientifiques actualisées et non pas sur de vieilles croyances.
Quant à la formation continue, elle ne devrait pas être laissée au bon vouloir de chacun, ni au bon vouloir des directeurs d’hôpitaux ou de cliniques. A ce niveau, il existe déjà des organismes très compétents : leurs actions devraient être soutenues et officialisées.

En fait, notre société est mal à l’aise avec l’allaitement maternel et oscille toujours entre l’ingérence et l’abstention :
L’ingérence, au point de ne pas être à l’écoute des mères et/ou des parents comme dans les cas soulignés dans votre article du 30 novembre.

L’abstention, sous le prétexte hypocrite de respecter la liberté d’autrui (ne culpabilisons pas les mères qui ne souhaitent pas allaiter), mais qui ressemble plutôt à une démission devant l’isolement des familles dans les
grands centres urbains, devant la méconnaissance du corps et de ses sensations, devant la méconnaissance des rythmes et des besoins de proximité du bébé, devant la mode qui fait choisir dans un sens ou dans un autre sans réfléchir à ce que cela implique. Démission enfin devant les stratégies commerciales des fabricants de laits artificiels dont les moyens financiers sont très supérieurs à ceux de la Santé Publique.

Tout se complique en France avec le féminisme à la française, type Simone de Beauvoir, qui proclamait que la maternité est une aliénation de la femme.
Cessons de croire que l’allaitement éloigne les femmes de la vie publique et professionnelle. Les études dans l’Europe du Nord montrent le contraire (13).

Et si la pratique est difficile, c’est que l’allaitement maternel est beaucoup plus qu’une simple histoire de sein ou qu’un sujet de nutrition (14).
Parler d’allaitement, c’est aussi parler de la sensualité, des émotions, des hésitations, des ambivalences vécues au travers de cette relation mère-enfant qui se cherche et qui s’établit à des rythmes variables. Dans l’allaitement, la mère est rapidement confrontée à des vagues d’émotion et aux réminiscences de sa propre histoire, aux croyances et aux valeurs de son entourage. L’allaitement est un acte réellement intime qui peut projeter, comme pour l’accouchement, dans notre « animalité ».

Certes il s’agit d’un acte « naturel », génétiquement programmé comme chez tous les mammifères, mais chez les humains, c’est aussi un geste imprégné de sens, de fantasmes, de souvenirs, de valeurs, de « Culture ». Allaiter, c’est accepter qu’un « bébé se love, touche et pose sa bouche sur le sein », c’est « oser  s’abandonner et se laisser faire » (15). « Téter, c’est comme un bisou » dit une maman que vous citez.
Et le lait vient d’autant mieux que la maman a de la patience et qu’elle sait lâcher prise. C’est un corps à corps intime, ce sont deux corps qui s’adaptent l’un à l’autre dans un climat biologique et émotionnel. C’est en cela que l’allaitement est aussi un chemin initiatique vers la connaissance de soi, de son corps et de ses émotions, mais aussi vers la connaissance de son enfant. L’allaitement plonge donc la mère (et le père) dans toutes les ambiguïtés de la parentalité. Pour certaines mères, le biberon peut être un moyen de se protéger de cet afflux d’émotivités, parfois trop difficiles à gérer. A l’inverse, pour d’autres femmes, l’allaitement prolongé peut être une manière de se protéger des émotions négatives (grâce aux effets de l’ocytocine). Ainsi certaines mères peuvent choisir d’allaiter un de leurs enfants et pas les autres. Les motivations sont toujours très personnelles et très intimes. On comprend mieux ainsi que le choix d’une mère, le choix des parents ne peut se faire seulement avec des arguments scientifiques de bénéfices-santé. En fait, une maman choisit d’allaiter tout simplement parce qu’elle en a envie.

Mais, dans notre société, tout est fait pour que le choix soit difficile. On demande en effet aux parents de choisir quelque chose qu’ils ne connaissent pas et sans qu’on leur donne une information juste, objective, non passionnelle. Dans ces conditions, choisir l’allaitement, c’est un peu comme « partir vers une destination
inconnue », avec des renseignements imprécis et contradictoires. Le choix n’est pas vraiment libre, face aux pressions sociales et culturelles pour utiliser le biberon rapidement.

Par ailleurs, pour réussir un allaitement, la maman a besoin d’être en confiance : en confiance avec elle-même et avec son bébé, en confiance aussi avec son entourage familial, social, culturel. Or comment être en confiance dans cette société qui dépossède la femme de son corps pendant toute la grossesse et pendant
l’accouchement ? La médicalisation excessive donne l’impression à beaucoup de femmes d’être un vase sacré ou, pire, une « bombe ambulante » : il faut faire ceci ou cela, ou à l’inverse ne pas faire, il faut subir pléthore d’examens pour dépister les pires choses. On n’en fait pas tant dans les autres pays d’Europe qui ont de meilleurs résultats en périnatalité. Et que fait-on si on découvre une anomalie ? On continue « d’agir » sans se soucier des dégâts psychoaffectifs que cela peut provoquer, voire des dégâts sociaux avec perte de repères. Combien de femmes sont fustigées parce qu’elles refusent une amniocentèse ?

Et à l’accouchement, laisse-t-on vraiment la maman choisir ? Les positions sont généralement imposées, la péridurale est proposée comme seule solution alors qu’il y en a beaucoup d’autres, les déclenchements sont trop nombreux, les épisiotomies sont excessives, etc...

La naissance n’est pas seulement un acte physiologique, ni un acte médical ; c’est aussi un évènement familial et social. La façon de naître ne devrait pas être décidée seulement par les soignants, sauf en cas de pathologie.
La grossesse et l’accouchement, mais aussi l’allaitement (qui est la suite physiologique d’une grossesse), sont un vrai travail d’initiation au secret de la Vie. Comme déjà précisé plus haut, l’allaitement est un état d’esprit, une façon d’être. Mais donne-t-on le temps aux femmes de réfléchir à tout cela lorsqu’elles sont dans le
désir d’enfant, dans le cheminement d’une grossesse, dans le désir d’allaiter ? Notre société n’est pas du tout dans ce discours-là.

Du côté des adultes, la confusion est fréquente entre le sein nourricier et le sein érotique. Certes, le sein est d’abord vécu comme objet sexuel, objet de séduction, voire objet publicitaire, mais depuis le début de l’humanité cela reste un organe de nutrition. Quoi qu’en pensent certains « psy », l’un n’empêche pas l’autre : la nutrition du bébé et les caresses du papa ne se font pas dans le même temps. Et si le père a du mal à trouver sa place, est-ce à cause de l’allaitement ? Ou à cause d’une difficulté à supporter ce lien exclusif ? à cause d’une jalousie, d’une compétition d’intérêts… qui révèlent chez lui le doute sur ce qu’est le lien paternel et la difficulté à gérer les émotions négatives de frustration ?

Du côté de l’enfant, celui-ci est devenu « produit de consommation » : le nouveau-né doit arriver quand on le souhaite, il doit être « conforme » ; il peut être gênant et il faut donc le contrôler, le cadrer, le dresser. Notre culture de séparation vient ajouter de la confusion. Sous prétexte que l’enfant doit vite être autonome, les jeunes parents subissent de nombreuses pressions familiales, sociales, voire médicales : ne pas trop le prendre dans les bras, le coucher rapidement hors de la chambre des parents, le mettre à la crèche à 2 mois et à l’école à 2 ans. Certains « psy » vont jusqu’à culpabiliser les mères lorsque l’allaitement se prolonge au-delà de 2-3 mois, alors que les études montrent que l’enfant est plus serein et plus autonome lorsque l’allaitement a duré longtemps. On oublie que pour se détacher, il faut d’abord avoir été « attaché ». De ce fait, notre société a des exigences irréalistes avec les bébés, des exigences qui ne tiennent pas compte des rythmes et de la physiologie du jeune nourrisson, ni des processus d’attachement.

Pauvres bébés à qui on ne donne pas le temps de s’adapter en harmonie ! Pauvres mères à qui on ne donne pas le temps de se construire autour de cette fusion initiale avec leur nouveau-né ! Et du fait de leur « manque » au départ, elles n’osent plus dire « non » quand l’enfant est plus grand, avec toutes les conséquences négatives que cela peut entraîner. Dans tout cet imbroglio, le père pourrait jouer un rôle « paternant » d’étayage et de soutien.

Le but de cette longue lettre est de démontrer que l’allaitement ouvre le débat bien au-delà de la nutrition et de la relation mère-bébé. Cela déborde forcément sur la famille, la société, la publicité, notre « Culture ». Cela évoque aussi notre façon d’accueillir les bébés et notre manière d’accompagner les parents. Cela
interpelle notre Médecine qui s’occupe essentiellement « du corps », en oubliant souvent d’accompagner « la personne » (à ce titre, l’examen du 4ème mois de grossesse est un 1er pas vers le retour à une écoute active).

Dès lors on comprend mieux que, dans les milieux défavorisés, le nonallaitement soit généralisé. Cela traduit un mal-être plurifactoriel : effritement du tissu social, isolement, pauvreté affective, pertes des repères du corps. A l’inverse, pour beaucoup de femmes, l’abandon de l’allaitement est vécu comme un échec personnel
alors que c’est souvent le résultat d’une série d’erreurs tactiques de la part du système médical. On voit bien la nécessité d’une vision large et globale de l’allaitement et on comprend mieux que le débat soit vite passionnel, voire irrationnel.

Alors, comment faire pour rester sereins et pour que les mères puissent être comprises dans leur choix, quel qu’il soit ? Les moyens à mettre en oeuvre sont vastes :

1. En premier lieu, la formation des soignants. Nous en avons parlé plus haut. Cela devrait entrer dans un prochain programme de Périnatalité. En complément, il devient indispensable d’obtenir des données épidémiologiques précises sur la prévalence et la durée des allaitements exclusifs et des allaitements partiels ou accompagnés d’une alimentation diversifiée. Cela permettrait enfin d’avoir une meilleure connaissance du terrain et de pouvoir comparer avec les pays voisins.

2. L’information objective des parents, afin qu’ils puissent faire un choix enfin « éclairé », détaché des fausses idées et des a priori. Comme le précisent Kirsten Simondon et Mickael Kramer dans leur article du 26 décembre (3), il faut remettre l’allaitement dans la sphère publique.

3. « Humaniser » la naissance, éviter les gestes inutiles et, lorsque tout va bien, laisser les parents et le bébé se rencontrer dans l’intimité, tant il est vrai que cela favorise le lien mère-enfant et le bon démarrage de l’allaitement. Cela profiterait aussi aux bébés nourris au biberon.

4. Accompagner la mère, accompagner les parents et non pas dicter, intervenir, faire à la place de… « Accompagner », c’est respecter les émotions de l’autre, c’est valoriser ses ressources et ses initiatives, c’est « rejoindre l’autre plutôt que de convaincre ». Les professionnels sont trop formés à agir. Il leur faut apprendre aussi à écouter, à observer, à « agir les mains dans le dos ».

5. Redécouvrir et respecter les rythmes neurologiques et alimentaires du jeune nourrisson, le laisser se nourrir en fonction de ses besoins exprimés et non pas selon un rythme imposé par l’adulte.

6. Accepter la proximité mère-bébé pendant les 1ers mois et, à ce niveau, laisser les parents vivre à leur guise.

7. Travailler en réseau avec tous les acteurs qui peuvent aider la maman après le retour à la maison et/ou après la reprise du travail : réseaux régionaux de périnatalité, réseaux de médecins et de PMI (à condition d’y trouver des professionnels bien formés), et bien sûr les associations de soutien aux mères allaitantes dont les bénévoles sont longuement formées et rodées aux difficultés que peuvent rencontrer les mères.

8. Clarifier les relations entre les professionnels de santé et les fabricants de laits artificiels. En France, il y a plus de 150 laits infantiles destinés aux enfants de la naissance à l’âge de 3 ans, alors qu’il y en a seulement une vingtaine en Suède, en Norvège ou au Québec. La concurrence est très rude. Les industriels proposent donc une multitude de laits pour régler certains troubles digestifs, sans pour autant que ces allégations  soient systématiquement et rigoureusement appuyées par de réelles études.

Le « Code International de commercialisation des substituts du lait maternel » est souvent mal respecté. La pratique des « tours de lait » existe toujours et l’organisation de nos maternités rend difficile de s’en passer. Le décret de 1998 interdit surtout de distribuer du lait artificiel aux mères, au moment de la sortie. Les établissements sont obligés d’acheter le lait, mais les prix sont modiques, voire purement symboliques, et les industriels reversent de l’argent aux maternités en fonction du lait fourni pendant le tour. Il existe donc parfois des pressions de certaines directions d’hôpitaux pour que la consommation de lait artificiel ne diminue pas à cause d’une promotion trop efficace de l’allaitement maternel. Il y a aussi des endroits où l’ordonnance de sortie prescrit un lait en cas de problème avec l’allaitement : une façon pernicieuse et inacceptable de faire perdre confiance à la mère dans ses capacités à allaiter.

9. Enfin, faciliter la disponibilité maternelle et parentale, d’autant plus que les familles sont souvent isolées. Pour ce faire, il serait utile de réaliser des mesures sociales pour aider les mères à poursuivre l’allaitement tout en préservant leur profession, comme cela est fait dans de nombreux pays d’Europe. Un congé maternité de plusieurs mois permettrait enfin de respecter les recommandations scientifiques d’un allaitement exclusif de six mois et protégerait les tout jeunes nourrissons des risques infectieux liés à la vie en collectivité. Un soutien pour l’allaitement chez les mères en précarité est fondamental. De nombreux pays le font, mais en France l’aide se résume à donner du lait artificiel. En outre, toutes ces mesures favoriseraient la « parentalité » à tous les niveaux. Enfin, un réseau de crèches sur les lieux de travail mériterait d’être plus développé et des consultations de lactation devraient être reconnues et facilitées. Citons comme exemples le Conseil Général de l’Essonne qui finance et gère quatre consultations d’allaitement, ou bien le Conseil Général et la CPAM du Morbihan qui, actuellement, prennent en charge la formation d’une douzaine  de personnes pour faciliter la création de consultations d’allaitement dans tout le département.

Toutes ces mesures permettraient d’améliorer la situation de l’allaitement maternel en France. Il existe déjà un concept qui reprend la plupart des propositions citées plus haut, mais la France rechigne à l’adopter : c’est l’Initiative Hôpital Ami des Bébés (IHAB) proposée en 1991 par l’OMS et l’UNICEF. L’IHAB est une démarche de qualité, fondée sur des données scientifiques nombreuses (16, 17,18) : elle permet la mise en place de pratiques hospitalières, centrées sur la famille, et respectant les besoins et les rythmes des nouveau-nés. C’est un projet de service qui favorise l’accompagnement de l’allaitement maternel, mais qui va bien au-delà (19) : les compétences, le savoir-faire, la motivation qui sont acquis autour de l’accueil du
nouveau-né et de l’allaitement vont bénéficier à tous les nouveau-nés, allaités ou non, et à toutes les mères, allaitantes ou non, ainsi qu’à toute l’activité de la maternité. Il ne s’agit pas d’appliquer un protocole, mais de créer un état d’esprit d’accueil et d’accompagnement en offrant des soins de qualité et en toute sécurité. C'est une démarche volontaire, en phase avec la préparation à l'accréditation des hôpitaux et en accord avec les objectifs du « Plan de gouvernement pour la Périnatalité ». L’IHAB a fait ses preuves depuis 15 ans, dans de nombreux pays : plus de 19600 hôpitaux dans le Monde et environ 650 en Europe, dont plusieurs hôpitaux universitaires ; les résultats sont probants au niveau de la prévalence et de la durée de l’allaitement.
Comprenant l’enjeu de qualité de cette initiative, le gouvernement belge a récemment incité les maternités du pays à se lancer dans cette démarche (20) : six maternités ont été labellisées en 2006, onze autres sont prévues pour 2007 et il est prévu de labelliser 25% des maternités d’ici 2010. Lorsqu’une volonté politique est
exprimée, les progrès peuvent être rapides. En France, nous avons seulement cinq maternités labellisées sur un total d’environ 620 maternités, mais uniquement grâce à l’énergie de quelques bénévoles et de quelques professionnels convaincus.

Pouvoirs publics, Conseils généraux, Conseils régionaux, personnalités politiques, Agences Régionales des Hôpitaux, Directions des hôpitaux et des cliniques, Chefs de service, médecins, sages-femmes, puéricultrices, Médias et journalistes,
Parents, réveillons-nous et agissons !

Chacun à notre niveau, faisons en sorte que les mentalités progressent en France, à l’instar des autres pays de l’Europe ! Faisons en sorte que, pour les soignants, l’allaitement soit dans le monde de la Connaissance et non pas dans celui de l’émotivité, de l’irrationnel ou des croyances personnelles ! Faisons en sorte que l’accueil à la naissance et l’accompagnement de l’allaitement tiennent compte des dernières données scientifiques ! Faisons en sorte que l’information aux parents soit objective, tout en restant dans l’écoute (à ce niveau, le rôle du soignant est seulement de repérer les vulnérabilités) ! Faisons en sorte que la créativité de chaque mère soit respectée ! Faisons en sorte que les mères souhaitant allaiter puissent réussir leur allaitement aussi longtemps qu’elles le veulent, et en compatibilité avec leur activité professionnelle ! Faisons en sorte que les mères qui ne souhaitent pas allaiter puissent en parler librement et être écoutées dans le respect de leurs convictions ! Faisons en sorte que le choix des parents ne soit pas entre le bon et le mauvais, entre le meilleur et le moins bien, mais plutôt dans une dynamique d’adaptation entre la mère et son enfant ! La mère choisit en fonction des caractéristiques innées de son bébé et en fonction de son histoire personnelle : à tous les niveaux de la société, aidons-la à créer ce qui convient le mieux à elle et à son
enfant.

Références :
1) ARRIGHI M-D. : Une Grande Tétée pour les entêtées de l'allaitement - Libération du lundi 23
octobre 2006 http://www.liberation.fr/vous/sante/212313.FR.php
2) ROTMAN C. : Ce sacro-sein allaitement - Libération du jeudi 30 novembre 2006
http://www.liberation.fr/vous/sante/220230.FR.php
3) SIMONDON K., KRAMER M. : Réapprendre l'allaitement - Libération du mardi 26 décembre 2006
http://www.liberation.fr/rebonds/225280.FR.php
4) Ministère des Solidarités, de la Santé et de la Famille, et Société Française de Pédiatrie :
Allaitement maternel – Les bénéfices pour la santé de l’enfant et de sa mère – fascicule PNNS
2005, 72 pages – http://www.sante.gouv.fr/htm/pointsur/nutrition/allaitement.pdf
5) TURCK D. : Bénéfices santé, psychoaffectifs et économiques de l’allaitement maternel – Méd. et
Enf., 2006 ; 26 : 493-9
6) ANDERSON et al.: Breast-feeding and cognitive development: a meta-analysis – Am. J. Clin. Nutr.
1999; 70: 525-35
7) DANIELS M.C., ADAIR L.S.: Breastfeeding influences cognitive development in Filipino children –
J. Nutr., 2005; 135: 2589-95
Dr Marc Pilliot Lettre ouverte à « Libération » Janvier 2007
9
8) LAMAS C., GUEDENEY N. : Allaitement et relations précoces mère-enfant : l’état actuel des
connaissances - Méd. et Enf., 2006 ; 26 : 511-8
9) HEINRICHS M. et al.: Effects of suckling on hypothalamic-pituitary-adrenal axis responses to
psychosocial stress in postpartum lactating women – J. Clin. Endocrinol. Metab., 2001; 86 : 4798-
804
10) BITOUN P. : Valeur économique de l'allaitement maternel - Les Dossiers de l'Obstétrique 1994 ;
216 : 10-3
11) LECLERCQ A.M. : L'allaitement maternel : choix personnel, problème de santé publique ou
question de finance publique ? - Mémoire de DESS en Economie et Gestion hospitalière privée,
1996, Institut Supérieur de l'Entreprise - Université de Montpellier I
12) BALL T.M., WRIGHT A.L. : Health care costs of formula-feeding in the first year of life -
Pediatrics, 1999; 103 : 870-6
13) Initiativ Liewensufank Luxembourg : Allaitement et Travail ; 1993, cité par LECLERCQ A.M.,
mémoire DESS (cf. n°11)
14) Actes de la 3ème Journée Nationale de l’Allaitement : Entre sens et cultures : l’allaitement maternel
– Brest 2006, 54 pages
15) BAYOT I. : Ethique et efficacité de la communication autour de l’allaitement maternel – Actes de la
3ème JNA, Brest 2006 : 31-7
16) OMS, UNICEF : Déclaration conjointe : Protection, encouragement et soutien de l'allaitement
maternel : Le rôle spécial des services liés à la maternité, OMS, Genève, 1989.
17) Organisation Mondiale de la Santé, Département Santé et Développement de l'Enfant et de
l'Adolescent : Données scientifiques relatives aux dix conditions pour le succès de l'allaitement,
Genève ; 1999 ; 122 pages
18) UNICEF, WHO: Baby-Friendly hospital Initiative, revised, updated and expanded for integrated
care. Section 1: Background and implementation. Preliminary version for country implementation,
février 2006. http://www.unicef.org/nutrition/index_24850.html
19) MARCHAND M.C., PILLIOT M., LÖFGREN K. : L’initiative Hôpital Ami des Bébés : une démarche de
qualité actuelle et méconnue – Méd. et Enf., 2006 ; 26 : 585-9
20) Journée d’étude et remise officielle de labels « Amis des Bébés » dans le cadre du programme
pilote IHAB en Belgique ; Bruxelles, 5 octobre 2006

source: coordination-allaitement.org